Je ne crois pas à l'originalité dans l'art


Sophie Divry

Sophie DIVRY (c) Brigitte Bouchard

La condition pavillonnaire

Sophie Divry est née en 1979 à Montpellier. Elle vite actuellement à Lyon. Après La Cote 400, traduit en cinq langues, La condition pavillonnaire est son troisième roman.

Qu’est-ce qui vous a motivé à écrire sur la vie d’une femme de la deuxième partie du 20ème siècle ?

Résumé ainsi, ça paraît évident. Mais j’ai d’abord vu et voulu décrire des espaces, des urbanismes, des voitures, des pavillons… C’est seulement ensuite que le personnage de M.A., et sa petite vie, prévisible comme un programme de lave-linge, m’est apparue. Après trois ans de travail, la plupart des descriptions ont disparu et le fil narratif autour de ce personnage s’est resserré. Je suis parvenue – j’espère – à une forme de narration descriptive de l’inéluctabilité des événements qui font une existence (mariage, maternité, retraite, etc), et du concept très occidental du “confort de vie”. M.A., avec son caractère capricieux et velléitaire, incarne à sa manière la petite vie parfaite que tous les parents rêvent que leurs enfants mènent ; une existence petite bourgeoise repliée dans la famille, dans la sécurité, le confort, l’aisance, mais absolument dépourvu de sens. Je ne dis pas que nos vies valent mieux.

Pourriez-vous nous dire quelques mots sur le choix du titre ?

Ce titre dit peut-être quelque chose du paysage mental de la France contemporaine. Ça n’a pas été un choix, il s’est imposé. De même les premières mots du livre, “D’une histoire commencée avant nous…” Pour une fois que quelque chose semblait évident, je me suis laissée faire ! Il faut prendre cette condition pavillonnaire comme une condition humaine individuelle et collective. Rien à voir avec un regard surplombant dénonçant un mode de vie.

Qui est le narrateur ? Qu’apporte la deuxième personne du singulier pour raconter cette histoire ?

Très bonnes questions ; auxquelles je ne suis pas sûre d’être la plus apte à répondre. Vous savez, les questions de narrateurs sont des plus embêtantes. Historiquement, on a eu tendance à penser que le narrateur est celui qui a l’autorité pour parler. Les romanciers modernes, ne voulant revendiquer aucune autorité morale extérieur, ont eu beaucoup de mal avec une conduite surplombante du récit. Mais donner la parole aux personnages n’a été qu’une manière de dissimuler cette autorité. On ne peut jamais l’effacer totalement : sans ça aucun livre ne peut commencer. Car dans les premières lignes d’un roman, en désignant un narrateur, s’installe en quelques secondes une convention, ou, pour le dire autrement, un putsch : d’où que la voix vienne, “ça se raconte”. Le lecteur n’a pas le choix, c’est arbitraire. L’auteur doit assumer ce pouvoir.

Pour revenir à mon livre, le “tu” qui désigne M.A. et qui raconte l’intrigue, fut un choix par défaut. C’était ni “elle” ni "je"… Après coup je me suis rendue compte que cette deuxième personne du singulier apportait un terrible caractère de prédiction. Il rend la hâche du Temps plus dure, plus inéluctable, surtout qu’il est parfois mêlée au futur de l’indicatif. Il permet aussi d’impliquer émotionnellement les lecteurs et lectrices : “C’est à vous s’il vous plaît que ce discours s’adresse”. Je l’ai cependant pondéré, pour éviter un aspect trop pédagogique.

M.-A. est souvent insatisfaite, en quête de sens comme beaucoup d’entre nous. Elle a aussi peur de la solitude. N’est-ce pas son principal problème ?

Vous avez tout à fait raison. Dans la première partie de sa vie, MA rêve de liberté et de réussite, puis vient l’empavillonnement, le mariage, les enfants, et comme beaucoup de femmes c’est vers 30 à 35 ans que M.A. se rend compte qu’elle est coincée dans un système où “Les Choses” décident pour elle. Elle va donc virevolter d’un exutoire à un autre (adultère, yoga, vie associative), sans jamais parvenir à se dire heureuse. Cela pose la question du bonheur, de l’idéal d’une vie réussie. M.A. cherche à ce que la société la remplisse, tout en voulant donner le moins possible d’elle à autrui. La solitude évidemment lui est insupportable. Cette héroïne, qui, je crois, est à l’image de beaucoup d’entre nous à différents degrés, voit la vie comme un “stock d’expériences” à accumuler tel un capital de “sensations pures”.

Vous prenez du temps entre autre pour décrire la voiture, l’acte d’achat. Vous êtes-vous inspirée des techniques d’écriture de chercheurs en sciences sociales ?

Les sciences de l’homme sont de nos jours indispensables aux écrivains sérieux. En tant qu’artiste je ne vise pas la vérité mais l’artefact, voire le mensonge. Cependant nous n’avons pas le droit d’être des naïfs : nous ne sommes plus les seuls défricheurs de l’âme et de la collectivité humaine. J’ai donc beaucoup lu de sciences sociales et de rapport d’urbanismes avant de commencer mon livre. Ensuite, j’ai tout oublié.

Les passages dont vous parlez sont pour moi les plus littéraires, car ils font ce travail de désevidenciation de l’ordinaire. Juste décrire, comme une ruine future, ce qui fait notre quotidien – acheter, conduire -, peut permettre de faire dériver le regard et de rendre visible ce qui est invisible. Du moins je l’espère. Ce sont aussi pour moi des passages comiques, ou ironiques… Dans ce livre comme dans nos vies, la place de la voiture est très importante. J’ai toujours été étonnée, moi qui suis née en 1979, d’en voir, respirer, entendre partout et quand j’ouvrais un livre de n’en plus voir aucune ! Je n’ai pas cette pudeur.

Y-a-t-il un peu de Madame Bovary chez MA ?

Je ne crois pas à l’originalité dans l’art. Chaque artiste continue des traditions, ajoute sa touche à des mythes précédents, développe des schémas, s’inspire des questions passées. “Madame Bovary” est un des ferments essentiels de “La Condition pavillonnaire”, avec “Les Choses” et “Une vie”. On peut voir mon roman comme une sorte d’actualisation de ce mythe. Car le roman de Flaubert ne met pas seulement en scène les désillusions d’un esprit gonflé trop vite de mauvaises lectures, il dessine un personnage féminin socialement coincé, psychologiquement insatisfait et frustrée (frustration sociale d’être “la femme de” mais aussi frustration sexuelle). Puisque tout est bouché, le mariage l’étouffe, Emma va s’éparpiller dans de multiples exutoires, L’adultère en est une des échappées, mais l’héroïne de Flaubert essaie tour à tour la religion, la maternité, et se perdra dans une soif de consommation matérielle… qui la tuera. Dans mon livre, le suicide était impossible, il était trop romantique, trop “vertical”. La zone pavillonnaire, comme métaphore de l’existence humaine contemporaine, constitue un espace horizontal. Aucune transcendance n’y est possible, aucune élévation, c’est pour mon M.A. à proprement une “voie sans issue”.